| Messieurs, Avez-vous le souvenir d’avoir déjà croisé le regard d’un prisonnier ? Dans un journal ? À la télévision…? Dans notre société de l’image, les hommes et les femmes emprisonnés sont des personnes sans visages. Car 30 ans après l’abolition de la peine de mort, on coupe encore de manière symbolique les têtes des condamnés.
Dans les médias, l’art du flou est consommé. Visages transformés en brouillard, larges barres noires sur les yeux, beaucoup de pieds, de mains, de dos. Le prisonnier français n’a plus de visage. C’est pratique pour ne pas avoir à le dévisager. Risquerait-t-on de réaliser que derrière les murs, il nous ressemble trait pour trait ? Durant le temps de leur incarcération, les personnes détenues disparaissent totalement aux yeux de la société. Elles sont doublement absentes de la conscience des citoyens, à la fois dissimulées derrière les murs et privées d’image à l’extérieur. Le droit à la dignité et le droit d’expression sont des droits fondamentaux - garantis notamment par l’article 10 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme - qui ne sont pas retirés aux personnes détenues. La dignité de la personne ne se limite pas aux conditions de sa vie matérielle. Sa dignité est liée aussi à la manière dont elle est capable de se présenter à autrui et de s’exprimer. L’administration pénitentiaire tend à imposer systématiquement l’anonymat, désespérant les détenus autant que les artistes, photographes, réalisateurs et journalistes qui abandonnent les lieux ou plient à ces diktats. Certains films réussissent à échapper à cette règle, tel « Le déménagement » de Catherine Rechard. Ce documentaire questionne la vie en détention autour du passage d’une ancienne prison de centre ville à un nouveau centre pénitentiaire. Réalisé dans le cadre d’un projet culturel, « Le déménagement » s’est attaché à respecter la parole des personnes filmées qui ont choisi de s’exprimer à visage découvert, loin de tout sensationnalisme. Aujourd’hui, exerçant une forme de censure, la direction de l’administration pénitentiaire accorde à ce film une autorisation de diffusion publique, mais elle demande que soit préservé l’anonymat physique des personnes détenues pour les diffusions télévisuelles. Sa diffusion sur les écrans de télévision est donc en attente. L'administration pénitentiaire, s'appuyant sur un certain flou de l’article 41 de la loi pénitentiaire de 2009, adopte ici, une position discrétionnaire qui n'est pas liée au film lui-même. Car donner à voir les traits d’une personne détenue c’est possible, le droit l’autorise. La loi a statué sur cette question d’une façon qui pouvait sembler équilibrée dans son article 41: elle rappelle le droit fondamental de la personne sur son image, fut-elle incarcérée et accorde à l’administration pénitentiaire la possibilité de s’opposer à certaines diffusions : « Les personnes détenues doivent consentir par écrit à la diffusion de leur image ou de leur voix lorsque cette diffusion ou cette utilisation est de nature à permettre leur identification. L’administration pénitentiaire peut s’opposer à la diffusion ou à l’utilisation de l’image ou de la voix d’une personne condamnée, dès lors […] que cette restriction s’avère nécessaire à la sauvegarde de l’ordre public, à la prévention des infractions, à la protection des droits des victimes ou de ceux des tiers ainsi qu’à la réinsertion de la personne concernée ». La position de l’administration pénitentiaire ne peut donc pas être celle d’un refus systématique. Bien sûr, la diffusion de ces images doit être dosée avec circonspection. Le rôle des magistrats, des personnels pénitentiaires, des avocats et des intervenants qui travaillent en prison est fondamental pour accompagner le travail des photographes et réalisateurs. En prenant cette décision importante d’offrir son visage au regard de ses concitoyens, le prisonnier effectue un geste en direction de la société qui l’a mis à l’écart et qu’il va réintégrer à plus ou moins longue échéance. En marge des clichés, il est nécessaire de laisser exister un type de représentation qui respecte l’intégrité et la dignité des personnes. La diffusion télévisuelle des images réalisées avec des personnes détenues est l’unique façon de s’adresser à un public non averti et de favoriser une rencontre au-delà de la lecture du fait-divers. Pour cette raison, nous souhaitons pouvoir donner à voir les visages des hommes et des femmes incarcérées en France, dans le respect de leurs droits, de leur consentement et de l’esprit de la loi pénitentiaire. Nous demandons l’autorisation de la diffusion télévisuelle du film documentaire « Le déménagement ». Nous souhaitons que l’administration pénitentiaire s’engage, dans le respect de la loi, à accompagner ceux qui réalisent des images et qu’elle permette que les détenus dont elle a la charge, retrouvent un visage.
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